DE la plante au paysage
Dans l’atelier de Cécile Dupont, la couleur ne précède pas l’œuvre : elle en est le point de départ. Extraite de plantes, de feuilles, de fleurs, d’écorces ou de ceps, elle porte en elle la mémoire d’un lieu, d’une saison et d’un moment de récolte.
À travers la teinture végétale et la marqueterie de lin, Cécile compose des paysages abstraits où la nature devient à la fois le médium, le pigment et le sujet.
Récolter le territoire
Le processus commence au-dehors, par l’observation et la collecte. Dans l’arrière-pays varois, Cécile récolte les plantes et les essences qui constituent progressivement sa palette : chêne vert, immortelle, ciste, genévrier, pistachier lentisque, figuier, cyprès, laurier-sauce ou encore ceps de vigne.
Chaque végétal est choisi pour la couleur qu’il peut révéler, mais aussi pour ce qu’il raconte du territoire. Une feuille, une branche ou une écorce deviennent les fragments sensibles d’un paysage vécu.
La récolte suit le rythme des saisons. Une même plante ne donne pas nécessairement la même couleur au printemps, à la fin de l’été ou en hiver. Sa concentration, son âge, la nature du sol, la lumière et le climat influencent les nuances obtenues.
Le territoire ne constitue donc pas seulement l’inspiration de l’œuvre : il entre physiquement dans sa matière.
Révéler la couleur
À l’atelier, les végétaux sont préparés puis travaillés en bains afin d’en extraire la couleur. Ce temps d’expérimentation demande de la patience, de l’attention et une part d’acceptation face à l’imprévisible.
La teinture végétale ne produit jamais une couleur totalement standardisée. Selon la saison, la concentration du bain, la durée d’extraction ou les réactions de la fibre, une plante peut révéler des tonalités parfois très éloignées de son apparence première.
Cécile ne cherche pas à effacer ces variations, mais à les accueillir. Elles témoignent du vivant et donnent à chaque étoffe une profondeur singulière. Teindre devient ainsi un acte de révélation : faire apparaître une couleur contenue dans la plante, puis en conserver la trace dans le textile.
Le lin comme matière
Cécile a choisi le lin pour sa sobriété, sa présence tactile et sa manière particulière de recevoir la lumière. Une fois teint, le tissu conserve les irrégularités et les vibrations de la couleur végétale. Sa trame reste visible et participe pleinement à l’œuvre.
Les étoffes obtenues forment peu à peu une palette propre à l’atelier. Elles ne sont pas classées comme de simples références colorées, mais comme les traces d’une récolte et d’une expérience : une plante, un lieu, une saison, un bain.
Chaque pièce de lin teint constitue déjà, avant même d’être découpée, un fragment de paysage.
Composer par la marqueterie de lin
Après la teinture vient le travail de composition. Cécile découpe puis assemble minutieusement les différentes pièces de lin selon une technique personnelle de marqueterie textile.
À la manière de strates, de lignes d’horizon ou de parcelles observées à distance, les fragments se rencontrent, se superposent et se répondent. Les variations de teintes, le sens de la fibre et les différences de texture créent des rythmes subtils, auxquels la lumière donne une profondeur changeante.
Le paysage n’est jamais représenté de manière littérale. Il est ramené à une sensation, une mémoire ou une structure essentielle : la courbe d’une colline, une étendue de terre, l’ombre d’un arbre, la vibration d’un ciel ou la géométrie d’un vignoble.
Une archive organique du paysage
Chaque œuvre conserve ainsi la mémoire du territoire dont elle est issue. Les couleurs végétales deviennent les témoins d’un sol, d’un climat et d’une saison ; les compositions en proposent une interprétation sensible et contemporaine.
Au fil des récoltes et des créations, Cécile constitue une véritable archive organique du paysage. Une archive mouvante et vivante, dans laquelle la Provence est moins représentée que révélée par ses propres matières.
Entre abstraction, textile et couleur végétale, son travail invite à regarder autrement ce qui nous entoure : non plus seulement comme un décor, mais comme une matière porteuse de mémoire.
